14 novembre 2018 Ivan Sarto

Voile – Joyon 428 secondes pour l’éternité

Francis Joyon

L’expérimenté Francis Joyon et le jeune Francois Gabart sur le podium de l’arrivée de la Route du Rhum remportée par le premier Pointe-à-Pitre, le 11 novembre 2018 ( LOIC VENANCE / AFP )

Sept toutes petites minutes et 8 secondes, c’est l’avance avec laquelle Francis Joyon a franchi en vainqueur la ligne d’arrivée de la Route du Rhum 2018, dimanche à Pointe-à-Pitre, au terme d’un corps à corps grandiose avec François Gabart qui a tenu la tête quasiment toute la course.

« Bravo et merci »… Battu, Gabart n’avait que des mots d’admiration pour le vainqueur. Joyon, 62 ans, bardé de trophées et de records, n’avait jamais remporté cette mythique transatlantique en solitaire depuis sa première participation en 1990. Tant attendu, son triomphe à sa septième tentative restera dans les annales. « Je me souviendrai qu’on s’est tiré la bourre, que c’était top, que j’ai eu peur, que j’étais tendu à des moments, je voyais Francis revenir et c’était assez insupportable et à la fin on arrive bord à bord, de nuit avec des lumières partout. Cette course-là, elle est belle », a raconté Gabart.

Jamais une victoire ne s’était jouée dans un finish aussi serré depuis 40 ans et la mythique première édition en 1978. Le Canadien Mike Birch, à bord de son petit multicoque de 12 m Olympus avait alors coiffé le gros monocoque Kriter (21 m) de Michel Malinovsky de 98 secondes. Dimanche, c’est avec 7 minutes et 8 secondes d’avance, soit 428 secondes, que le trimaran de la classe Ultime (32 m) Idec Sport de Joyon a coupé la ligne devant le Macif « volant » de Gabart.

Au terme d’un final des plus hitchcokien, Joyon est arrivé à Pointe-à-Pitre à 23h21 locales (04h21 en métropole, 03h21 GMT) après 7 jours 14 heures 21 minutes et 47 secondes passés en mer, soit un nouveau record (le précédent appartenait à Loïck Peyron depuis 2014 en 7 j 15 h 8 min 32 sec). « C’était vraiment une course extraordinaire. Le fait de +tactiquer+ avec François (Gabart), c’était vraiment passionnant », a dit Joyon après avoir arrosé la foule très nombreuse sur les pontons, et avoir esquissé quelques pas de danse.

Mais qui aurait cru que Joyon, à la barre d’un bateau vieux de 12 ans, pourrait souffler la victoire à des marins nouvelle génération, pilotes de super machines ultramodernes capables de voler au-dessus des flots ?

« Rééditer l’exploit »

Encore chimérique 36 heures avant l’arrivée, la victoire de Joyon est devenue possible lorsque le sexagénaire a fondu sur Gabart. Macif était il est vrai blessé, privé d’importants appendices perdus dans les dépressions (le foil tribord et le safran bâbord) du début de course. Blessures révélées dimanche seulement, à quelques heures de l’arrivée, par Gabart.

« J’étais content de réussir, j’avais l’impression de rééditer l’exploit de Mike Birch pour qui j’ai beaucoup d’admiration », a souligné Joyon. Il a donné tout ce qu’il pouvait, comme jamais, pour chasser le jeune leader Gabart, 35 ans, à bord d’un bateau de 3 ans d’âge et complètement revisité l’été dernier pour voler plus vite et plus tôt.

Joyon, lui, s’est aligné sur son fameux bateau rouge IDEC, celui-là même qui a remporté les deux dernières éditions, sous les couleurs de Groupama en 2010 (skippé par Franck Cammas) et de Banque Populaire en 2014 (avec à la barre Loïck Peyron). « Je ne crois pas me tromper mais jamais aucun bateau n’a gagné trois fois la Route du Rhum. C’est un bateau qui a résisté à tout et qui arrive en bon état », s’est félicité le vainqueur.

Le mano a mano a pleinement animé cette fin de course, qui s’est jouée sur le tour de la Guadeloupe réputé piégeux et particulièrement tactique. En l’absence de vent, les progressions ont été bien lentes et Gabart a passé « la Tête à l’Anglais », au nord de l’île, à 14h00 locales (19h00 en métropole, 18h00 GMT), suivi un quart d’heure plus tard par Joyon. Le duel s’est alors intensifié.

« J’ai appris au dernier moment les problèmes de François mais je me doutais qu’il était handicapé d’une manière ou d’une autre. Il a énormément de mérite à avoir pu continuer à ce rythme avec de gros handicaps. Il a fait une course hyper courageuse et engagée », a tenu à dire Joyon.

Les Ultimes décimés

A 21h10 locales (02h10 à Paris, 01h10 GMT), Joyon a pris les rênes. Jusqu’à l’arrivée. Les deux hommes étaient les seuls à s’être extraits de la flotte de 123 bateaux au départ de Saint-Malo le 4 novembre, traversant tant bien que mal les trois dépressions qui ont balayé le golfe de Gascogne et qui ont été fatales aux Ultimes de Sébastien Josse (Edmond de Rothschild), Thomas Coville (Sodebo), reparti dimanche après six jours de réparation, et Armel Le Cléac’h (Banque populaire IX). Derrière le duo Joyon-Gabart, Romain Pilliard (Remain – Use it again) est attendu en Guadeloupe dans quelques jours. Une éternité…