7 décembre 2018 Ivan Sarto

Livre – Le prix Jules Rimet consacre “Deux mètres dix” de Jean Hatzfeld

Jean Hatzfeld

Jean Hatzfeld, rencontré par Alexandre Demidoff pour Le Temps de Genève (Joël Saget/AFP/Getty Images)

Pour sa septième édition, le prix le plus sportif de la littérature a été remis au journaliste et romancier Jean Hatzfeld pour son roman Deux mètres dix (Gallimard). Il y met en scène une Olympe où tout paraît frelaté, sauf la capacité de résistance de quatre athlètes magnifiques, deux sauteuses en hauteur, deux haltérophiles. Ces héros, Sue, l’Américaine carbonisée par les drogues, Tatyana, la Kirghize ailée, Randy, le colosse du Missouri, Chabdan, l’enfant rebelle du Kirghizistan, l’auteur aurait pu les croiser. Dans une première vie, il a été reporter sportif. C’était à la fin des années 1970 et le monde était fracturé, deux blocs saignants.

L’URSS de Brejnev envahissait l’Afghanistan et l’Amérique de Jimmy Carter boycottait les Jeux de Moscou.

Vous avez écrit sur la guerre, et là, c’est une autre forme de guerre, sportive, que vous mettez en scène. Pourquoi?

Jean HatzfeldJ’ai vécu la guerre froide aux Jeux de Moscou et c’était comme un baptême. J’ai découvert un monde, des haines qu’on n’imaginait pas au sein du bloc communiste. J’ai vu un stade se vider parce qu’il y avait une équipe est-allemande qui jouait, le bras d’honneur au public d’un sauteur polonais. J’étais fasciné par tout ce que je voyais. Cette mémoire était en sommeil. Et puis ça m’est revenu. 

Avec quelle idée?

J’avais été frappé par ces athlètes qui se frôlaient, s’épiaient, sans pouvoir s’approcher, parce qu’ils n’étaient pas du même bord. Et puis j’étais émerveillé par le saut en hauteur, pour son élégance, et par l’haltérophilie, pour cet alliage de puissance et de vulnérabilité. Il fallait voir ces colosses qui avançaient, une serviette sur les yeux, vers la barre, afin de l’affronter au dernier moment. J’ai eu envie de raconter l’histoire de deux sauteuses, l’une américaine, l’autre soviétique mais d’origine kirghize. Je me suis rendu au Kirghizistan, une découverte totale, et là, ça a été l’éblouissement: la capitale Bichkek, ses parcs, son architecture stalinienne; les montagnes, surtout, où il y avait tout ce que j’aime: les yourtes, les chamans et leurs rites, la gentillesse des gens. J’avais mon décor, ma matière, Tatyana et Chabdan.

Pourquoi cette passion du sport?

Il ne m’aurait pas autant passionné si je n’avais pas écrit dessus. C’est un monde romanesque, qui a son langage, ses héros, ses mythes. A Libération, dans les années 1970, le sport était considéré comme le pire produit du capitalisme. J’aimais introduire le lecteur dans ce cercle qui sentait le soufre.

Vos portraits d’athlètes en pleine action sont un bonheur d’écriture. On vous soupçonne d’avoir écrit ce livre pour la beauté du geste.

L’haltérophilie et le saut ne sont pas épiques comme la boxe ou le marathon. Mais j’avais envie d’écrire un hymne à la beauté de la gestuelle sportive, avec le défi de mettre en parallèle des sauteuses en hauteur et des haltérophiles. Rien de commun entre eux, sauf la barre.

Chabdan, ce titan qui se fait l’ambassadeur du peuple kirghiz et le paie de sa liberté, est un héros à la Joseph Kessel. D’où sort cette figure?

Je voulais rendre hommage à l’écrivain russe Varlam Chalamov, cet homme qui a décrit les camps de la Kolyma. Comme ses héros, Chabdan est un valeureux qui se bat et ne désespère pas de l’humanité. Je me sens proche de lui.

Vous avez été grièvement blessé à Sarajevo en 1992. Vous vous mettez à écrire alors des romans. Pourquoi?

Si je n’avais pas été hospitalisé, je n’aurais pas osé le roman. Je n’étais pas fait pour ça, pas doué, vraiment pas. Mais j’ai éprouvé le besoin d’écrire sur des choses qu’on ne peut pas raconter dans un journal: l’ennui de la guerre, ces heures creuses qui n’en finissent pas. Aujourd’hui, le roman est une respiration entre deux livres sur le Rwanda. Parce que ce travail sur la mémoire rwandaise est très dur.

Le Rwanda, c’est venu comment?

J’y ai débarqué en septembre 1994, après le génocide. J’ai eu le sentiment qu’on s’était tous planté, qu’on n’avait pas vu ces milliers de rescapés tutsis, ces êtres détruits qui n’en revenaient pas d’être toujours là. J’avais lu Charlotte Delbo et Primo Levi, leurs récits de l’horreur des camps nazis. J’avais en tête ce qu’ils disaient sur le silence des survivants, les mots qui ne viennent pas, la peur de ne pas être entendu. Ce sont eux qui m’ont accompagné quand je suis allé à la rencontre de ces femmes et de ces hommes mutiques.

Quel a été votre travail alors?

J’ai passé des mois à écouter chacun d’eux, il fallait prendre le temps du silence, le temps pour que remontent les mots, cette langue métaphorique, ce français métissé aux tournures parfois anciennes. Ces enregistrements formaient un trésor, de quoi faire vingt livres. Mais l’enjeu était d’en écrire un: il y avait quatorze personnages, il a fallu faire un travail de montage pour constituer une histoire. C’est ce que j’appelle la résonance.

On pense au travail de Claude Lanzmann et à son film “Shoah”

J’ai plutôt pensé à Delbo, Levi et à Des hommes ordinaires de Christopher R. Browning, cette enquête sur ce bataillon de réservistes allemands pas nazis au départ qui ont assassiné quelque 1500 juifs.

A 16 ans, vous imaginiez-vous devenir écrivain?

J’écrivais tout le temps, des poèmes, des lettres à mes amoureuses, mais de là à en vivre, c’était inconcevable. J’étais un gamin compliqué, dans un milieu cultivé où on lisait beaucoup. Mon père était prof de philo. Quand j’ai quitté mon village pour Paris, j’ai travaillé à l’usine tout en passant beaucoup de temps à la Cinémathèque. Libération s’est créé. J’y suis entré et j’ai réussi à convaincre Serge July qu’on pouvait y parler de sport. Par la suite, j’ai réussi à débaucher notre critique cinéma, Serge Daney, pour qu’il écrive sur le tennis.

Jean Hatzfeld, Deux mètres dix (Ed. Gallimard, 208 p.)