7 novembre 2018 Ivan Sarto

La Grande Guerre, ses héros du stade et du champ de bataille

Clairière de Rethondes

© AFP/Archives | Vue aérienne prise le 22 octobre 2018 de la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne, où les généraux allemands et alliés se sont réunis dans un wagon-restaurant pour signer l’Armistice de 1918

De Jean Bouin à Roland Garros, une génération de champions français a été décimée pendant la Première Guerre mondiale. Mais le sport, parenthèse de détente pour les soldats au front, a survécu derrière les tranchées.

Janvier 1914, le conflit n’a pas commencé quand le journal « La Vie au grand air » met à l’honneur les héros de « l’année sportive 1913 ». Douze visages composent le sillon d’un looping d’avion: il y a le coureur de fond Jean Bouin, qui a battu le record du monde de l’heure, et trouve la mort le 29 septembre 1914; le pilote automobile Georges Boillot, fauché à 31 ans dans un combat aérien; le tennisman néo-zélandais Anthony Wilding, quadruple vainqueur de Wimbledon, tué en 1915. Et Roland Garros, le crack de l’aviation, mort lui aussi dans un combat aérien il y a cent ans, le 5 octobre 1918.

Parmi les douze champions, six perdirent la vie pendant la guerre, témoins de l’engouement patriotique général. « Il y a plutôt une injonction sociale de partir au front. Ces champions », tels le boxeur Georges Carpentier, « ils sont connus et ils redoutent d’être pris pour des +embusqués+ », explique à l’AFP l’historien Paul Dietschy (université de Franche-Comté), auteur de l’ouvrage Le Sport et la Grande guerre (éd. Chistera).

« L’histoire dit qu’on avait proposé à Jean Bouin », médaillé d’argent sur 5.000 m aux JO 1912, « de rester à l’arrière pour s’occuper de la formation physique des soldats, mais il aurait demandé à être dans les unités combattantes », ajoute Bernard Maccario, auteur d’une biographie du coureur marseillais (ed. Chistera).

« Le grand match »

Difficile de ne pas s’engager quand la presse sportive file la métaphore du « grand match », poursuit Paul Dietschy. « Mes p’tits gars (…) Les Prussiens sont des salauds… Il faut que vous les ayez (…) C’est un gros match que vous avez à disputer », écrit, le 3 août 1914, Henri Desgrange dans le journal L’Auto. Ancien professeur de sports et passionné d’histoire, Michel Merckel a dénombré 429 victimes parmi les sportifs de haut niveau français de l’époque, dont neuf médaillés olympiques, comme le cycliste Léon Flameng (or à Athènes-1896 sur 100 km) ou Gaston Alibert (or à l’épée à Londres-1908). Une génération entière de rugbymen d’élite a aussi péri: plus de 130 internationaux des pays du tournoi des Cinq nations – dont 23 Français -, mais aussi des Néo-Zélandais ou Australiens ayant rejoint les Alliés.

Oublier la guerre

Lorsque la guerre éclate – l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand a lieu le jour du départ du Tour de France -, le sport est présent en France à travers des disciplines proches de la préparation militaire, comme la gymnastique et le tir, mais pas seulement. Rugby, cyclisme, savate, football, les pratiques se développent, dans les villes plus que dans les campagnes, et dans la bourgeoisie davantage que dans les classes populaires. De grandes compétitions existent déjà, comme le Tournoi des Cinq nations en rugby, ou le Tour de France cycliste, dont trois vainqueurs, Lucien Petit-Breton, François Faber et Octave Lapize, ne reviendront pas de la guerre.

Au front, les carnets témoignent d’une vie sportive, dès l’automne 1914. « Les soldats demandent à leurs sociétés sportives de leur envoyer des ballons de football ou de rugby, des gants de boxe… Bien sûr c’est un sport très informel, on joue au foot avec des godillots, on fabrique des gymnases de fortune avec des machines agricoles… c’est de la débrouille », décrit Paul Dietschy. Un match entre ennemis britanniques et allemands a-t-il vraiment existé durant la trêve de Noël de 1914 dans le nord de la France, comme le veut la légende ? « C’est possible qu’on ait échangé quelques ballons de manière informelle, mais ce n’est pas très documenté », relativise l’historien.

Moyen d’oublier la violence de la guerre, le sport sera mieux pris en compte en 1917 par l’armée, après les premières mutineries. En témoigne cette directive du 24 septembre 1917, qui évoque une commande de 4.000 à 5.000 ballons pour les soldats. A l’arrière, le sport survit aussi dans des compétitions de substitution où l’on fait jouer les jeunes non incorporables. Le « sport spectacle reprend en 1916 », raconte Paul Dietschy. Un match de rugby est organisé près de Paris entre une sélection des All Black et la France. Score : 40-0 pour les Néo-Zélandais. En football, la première Coupe de France rassemble 44 équipes. Elle est baptisée Coupe Charles Simon, en hommage à l’un des dirigeants du ballon rond français, tombé au champ d’honneur en 1915.